16.06.16

Avis d'Expert

Les maquettes BIM : des données ouvertes, riches, qui permettent de s'intégrer dans les projets de smart cities

    Par Emmanuel Giorgi | Directeur - Keyrus Management 

    Cette publication donne quelques pistes de compréhension sur l’importance de la gestion des données des bâtiments (BIM), notamment au travers des maquettes numériques, pour relever une part importante des défis associés à la chaîne de production de valeur du BTP, des utilities, du facility management et de façon plus large des smart cities. 

    Elle souligne les enjeux stratégiques pour l’industrie et met en exergue quelques-uns des changements attendus par la généralisation d’une bonne gestion des données des immeubles.

    Mais qu’est-ce que le BIM ? Aujourd’hui, le BIM recouvre toutes les données produites et gérées par l’industrie du bâtiment, métier par métier, et plus encore. À titre d’illustration, le BIM est aujourd’hui en voie de recouvrir :
    ​·         Les données d’implantation des immeubles, données de voirie, de géologie, etc.​
    ·         Les plans d’architectes, d’urbanistes, etc.
    ·         Les données et calculs produits par les ingénieurs dans le cadre des études de structures, des études techniques (climatisation, électricité, etc.),
    ·         Les données concernant les matériels et modules installés dans les bâtiments (fenêtres, armoires techniques, etc.),
    ​·         Les méthodes de montage, illustrées (4D) ou montrées sous forme de vidéo aux acteurs en charge de la construction,
    ​·         Les données de gestion des projets de construction,
    ​·         Les données permettant de maintenir, gérer et transformer les bâtiments, industriels ou tertiaires (remodelages, facility management, MCO2, etc.),
    ​·         Les données préparant l’arrivée de la réalité virtuelle pour simplifier, sécuriser et accélérer les travaux de rénovation et de maintien en conditions de fonctionnement optimal des sites, pour guider des visiteurs, pour mettre à disposition des données techniques, historiques, culturelles, etc.
    ​·         Le gisement de données des « capteurs » qui peuvent être intégrés dès la conception de la maquette numérique pour une meilleure gestion et surtout une meilleure anticipation par la mise en œuvre de modèle prédictif (exemples : les compteurs intelligents, maintenance prédictive des pièces mécaniques…).

    L’ensemble de ces données collectées sur la durée de vie du bâtiment se trouvent concentrées dans les maquettes numériques qui sont au cœur des industries, de la construction, des utilities et du facility management
    Ces données alimentent ce que l’on appelle le « Big Data ».

     

    Le bâtiment, la seule industrie en baisse de productivité constante

    L’industrie du bâtiment est la seule industrie dont la productivité décline per capita. La valeur créée par les acteurs du bâtiment est par ses niveaux de mobilisation de cash structurellement faible et son niveau a tendance à baisser. Les acteurs institutionnels et politiques, qui pourtant souhaitent supporter l’industrie du bâtiment pour faire face à l’enjeu de la croissance des villes, ont mesuré cette tendance.

    Les 7 causes fondamentales de cette situation sont identifiées :
    ·         Une industrie caractérisée par un nombre élevé de petites et très petites entreprises réalisant chacune une part faible de l’ouvrage,
    ·         Un ouvrage unique, bâti par des équipes multiples, de taille souvent réduite, exerçant une multitude de métiers, sur des sites et des situations qui varient fortement d’un chantier à l’autre, pénalisant la capitalisation et la réutilisation de méthodes,
    ·         Une industrie soumise à des aléas nombreux, faiblement prévisibles, tels que la météo, les évolutions réglementaires, etc.
    ·         Un système d’achat fondé sur la mise en compétition de tous les acteurs plutôt que sur une collaboration, menant à un empilement des marges pour se couvrir face au risque,
    ·         Une (encore) faible utilisation des données numériques et une très forte utilisation des données papier,
    ·         Un environnement économique caractérisé par une tendance baissière du coût du travail qui n’incite pas à la recherche de productivité,
    ·         Le poids important du marché de la rénovation, par opposition à la construction neuve où l’aléa et l’absence de démarche de travail structurée obèrent la rentabilité.

    Les facteurs intrinsèques (ie hors effet marché et coûts de main d’œuvre) à l’industrie peuvent se réduire à un unique enjeu : l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité des différents métiers à agir ensemble. Pour l’illustrer de façon presque caricaturale : il s’agit d’éviter les déplacements de l’électricien ou du plombier tant que les travaux attendus de la part du maçon ne sont pas effectués. Il s’agit aussi d’éviter les commandes de  matériaux qui ne seront finalement pas installés, les engins spéciaux qui ne servent pas, etc.

    Les études économiques effectuées sur le marché américain - pourtant relativement productif étant donné ses caractéristiques qualitatives (faible part des rénovations, etc.) – ont montré des surcoûts dus au manque d’interopérabilité de l’ordre de 60 milliards d’USD en 2005.
    Ces surcoûts sont inégalement répartis le long du cycle de vie du bâtiment ; ils se concentrent sur la fin du cycle de construction.

    Tous ces surcoûts sont supportés par les utilisateurs finaux des ouvrages et s’expriment par des retards de mise à disposition et des factures dépassant quelquefois largement les devis initiaux.

    Les bénéficiaires des ouvrages et les opérateurs de service (fournisseurs d'utilités, facility managers) supportent à hauteur des deux tiers l’ensemble des surcoûts.
     

    Les sources d’amélioration de la productivité de l’industrie du bâtiment sont identifiées

    S’il n’est pas attendu aujourd’hui par les acteurs que la faible et déclinante productivité de leur industrie change radicalement sous l’impact des pistes de solutions, celles-ci nécessitant une transformation des méthodes de travail et la diffusion large de nouvelles technologies de traitement de l’information, en revanche, ces sources de progrès font consensus.

    Une meilleure et plus large utilisation des données BIM
    L’utilisation généralisée du BIM le long de la chaîne de valeur, depuis les esquisses effectuées par les architectes en passant par la phase de conception puis de construction et plus tard la maintenance du site, pourrait être une source d’amélioration de l’intégralité et de la bonne transmission de l’information tout le long du cycle.

    La généralisation des Projets Intégrés (IPD) 
    Pour rappel, les projets traditionnels ont une forte tendance à allonger les délais de réalisation, amputant d’autant le ROI de l’industrie. Ces projets peuvent être schématisés ainsi :

    En revanche, les projets intégrés, où les acteurs de la réalisation sont sélectionnés dès la conception et participent au design technique, réduisent les délais de mise à disposition des ouvrages.


     

    La généralisation et l’extension des maquettes BIM...
    Naturellement, les projets intégrés supposent une communication intense entre tous les acteurs dès les phases en amont des projets, ce qui renforce le besoin d’une maîtrise des données de design et de construction (maquettes 3D, 4D, 5D, gestion de projets, gestion des données techniques, etc.).

    Pour mémoire, le BIM permet de gérer et de partager des données :
    temporelles (4D) pour permettre aux différents acteurs du projet de visualiser dans le temps la durée d’un évènement ou la progression et l’enchaînement d’une phase de construction,
    financières (5D) pour estimer, simuler et piloter en temps réel les coûts de construction,
    • relatives à la notion de développement durable (6D),
    • associées à la durée de vie et l’usage du bâtiment (7D), telles que le remodelage, la conversion  des sites, …

    Une maquette numérique BIM est donc constituée au minimum de centaines d’objets (jusqu’à des dizaines de milliers pour des programmes complexes et fortement techniques tels qu’un centre hospitalier) contenant une information sur ces différentes dimensions. Cette information va de la composition du béton d’un élément de structure à la référence exacte d’une poignée de porte ou d’un interrupteur, un ordre de montage, les caractéristiques thermiques d’une fenêtre… Elle concerne naturellement les acteurs du BTP mais aussi les syndics de copropriété, les gestionnaires d’espaces, les acteurs des activités de maintenance, les forces de sécurité.

    … pour maximiser le ratio impact/résultat

    Le schéma ci-dessus, bien connu des informaticiens, montre l’importance de découvrir les défauts le plus en amont possible du cycle.
    Les exemples sont nombreux, depuis la découverte de l’absence de plus de 5000 armoires techniques d’une célèbre tour chinoise, en passant par des canalisations de gaz non homologuées dans les chambres des patients d’un célèbre hôpital parisien …Une part importante des surcoûts créés par ces découvertes tardives auraient pu être évités avec l’utilisation en amont d’une maquette BIM partagée par tous les acteurs de l’ouvrage.

    La promotion de la fabrication hors site et la construction par modules, pour apporter de la valeur et contenir les risques traditionnellement associés à la construction :

    En utilisant des outils avancés, non soumis aux aléas climatiques, la construction de modules, en usine, simplifie la part de travail à effectuer sur site et réduit le besoin de main d’œuvre là où elle est la moins rentable, c'est-à-dire sur le chantier, optimisant ainsi l’utilisation du cash mobilisé.
    Les mesures comparées de ces deux techniques de construction montrent un gain de temps qui peut aller de 30 à 50%.
    Outre la dimension financière, ces techniques permettent une construction plus verte, par une meilleure maîtrise de l’empreinte énergétique des modules, plus sûre pour les travailleurs, plus respectueuse des normes et moins consommatrice de matière.

    Un business model qui intègre en amont les services aux bâtiments en phase d'exploitation

    Il est tentant d’oublier que la vie d’un bâtiment est longue et que les coûts de maintenance et de refonte des bâtiments sont importants lorsque l’information et les données de construction sont éparpillées, gérées sous forme papier et la plupart du temps faiblement représentatives de l’ouvrage « as it is ».

    Face à ces constats, il apparaît que la création d’un écosystème digital, partageant des données entre l’ensemble des intervenants de la chaîne de valeur, est une des clés de création de valeur et de productivité pour l’ensemble de l’industrie. Le BIM répond à cet enjeu au travers des maquettes numériques.

    L’industrie du bâtiment a longtemps sous investi dans ses outils informatiques.
    Le montant moyen de l’investissement en outils informatiques est de 1,1% du CA, ce qui place l’industrie du BTP en 19ème position sur 20 ! De façon étonnante, les grandes entreprises du secteur sont celles qui investissent le moins rapporté à leur CA, les petites entreprises investissant environ 1,6% de leur CA en outils IT.

    Cette situation de sous-investissement chronique crée paradoxalement une opportunité importante pour tous les outils digitaux, qu’ils soient associés aux achats, aux diagnostics ou d’une manière plus générale aux outils « as a service » accessibles via le Cloud.
     

    Dans cet environnement, le BIM s’impose comme le standard…
    Bien que disponible depuis les années 70, les outils et possibilités offertes par le BIM sont aujourd’hui en plein essor. Le niveau d’adoption du BIM varie suivant les continents, avec une légère avance pour les pays d'Europe du Nord, et dans une moindre mesure l'Amérique, qui généralise l’emploi de maquettes en 3D, 4D et 5D pour tous les ouvrages d’importance.

    … et montre un retour sur investissement positif et rapide.

    Les trois quarts des acteurs (74%) ouest-européens utilisant le BIM font part d’une perception positive de leur investissement, ce ratio se situe largement au-delà des entreprises américaines (63%).
    Sur les deux marchés, les acteurs qui mesurent réellement, c’est-à-dire quantitativement, ces gains les perçoivent plus importants que ceux qui se fient uniquement à leur perception et aux aspects qualitatifs.

    En Europe, plus de la moitié des utilisateurs mesure effectivement les gains avec le BIM et leurs retombées financières. Ils représentent moins d’un tiers aux US.

    Les grands donneurs d’ordre imposent le BIM au travers des appels d’offres publics.

    Aujourd’hui systématique dans les pays d’Europe du Nord, la norme du BIM tend à s’imposer dans la plupart des pays avancés. Outre une meilleure gestion des bâtiments ainsi construits, cela arme les industries locales du bâtiment et l'expérience déjà acquise leur confère (provisoirement) un atout concurrentiel dans la compétition mondiale sur les ouvrages d’importance.

     

    Le BIM, un pas déterminant vers les Smart Cities

    Au-delà des techniques de construction et des relations entre les différents acteurs de la chaîne de valeur, le BIM est en synergie avec les profonds bouleversements associés au bâti, à la Ville et ses relations aux habitants. C'est, à l'échelle du bâtiment, l'outil d'intégration des données qui contribueront aux projets "smart cities". Ainsi, et sans prétendre à l’exhaustivité, il convient de souligner ses impacts en matière de :

    • Changements organisationnels chez les acteurs du bâtiment (création de directions dédiées à la gestion des objets BIM, etc.),
    • Compétences et connaissance à acquérir et actualiser chez tous les acteurs de la construction,
    • Appréhension de l'ensemble de la chaîne de valeur et prise en compte de nouveaux services (gestion des espaces verts, etc.),
    • Prise en compte dès les phases de conception de la qualité environnementale des bâtiments et des quartiers (empreinte écologique et énergétique, smart cities, villes résilientes, etc.),
    • Attractivité des territoires et des villes pour les habitants et les touristes.

    Toutes ces tendances sont conditionnées par la qualité et la fertilisation des données des maquettes BIM avec celles de leur environnement et des acteurs intervenant le long de la chaîne de valeur.

     

    A propos de l'auteur

    Emmanuel Giorgi est Directeur chez Keyrus Management. Bénéficiaire d’une double formation, ingénieur (ENSEA) et commerce (ESSEC), il intervient depuis plus de 20 ans dans le domaine des études stratégiques et du marketing, notamment autour du lancement de produits et concepts innovants, et pilote des missions de transformation des entreprises (pilotage de projets complexes).

    Emmanuel a piloté des missions de positionnement stratégique et de lancement de nouveaux services dans des secteurs et contextes variés (énergie, télécommunications, services aux entreprises). Il intervient régulièrement depuis quelques années sur des problématiques de marketing stratégique (segmentation de portefeuilles, données clients) et de distribution (ventes).

     

    A propos de Keyrus Management

    La combinaison de nos savoir-faire métiers avec les expertises technologiques du Groupe Keyrus en matière de gestion de la donnée, apporte un différenciateur de valeur à nos clients et confère à Keyrus Management un positionnement unique dans le paysage du conseil.

    Nous aidons ainsi nos clients à répondre à leur besoin accru de transformation rapide en développant leur agilité et en accélérant l’usage du digital, deux leviers de performance devenus essentiels pour tous les secteurs d’activité.

    Keyrus Management développe ses activités de conseil à Paris, Lyon, Bruxelles Montréal, São Paulo et Shanghai, et s’appuie sur les 2500 collaborateurs du Groupe Keyrus implanté dans 15 pays et sur 4 continents.

    Plus d’informations sur : www.keyrusmanagement.fr

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